C’est sous le soleil et dans une ambiance très conviale que s’est déroulé cette année le vernissage de l’Edition 2026 de la Balade de Séprais. Malgré l’acte de vandalisme qui aura profondément marqué ces dernères semaines, la fête a été très belle. Le comité et les artistes ont beaucoup apprécié le message de soutien et d’encouragement apporté par le nouveau Ministre jurassien de la Culture, Jean-Paul Lachat. Les différents discours ont ensuite laissé la place à un apéritif dinatoire haut en couleurs et en saveurs servi sur la table réalisée par l’artiste Thomas Annaheim Lambert.
Discours d’Adrien Jutard, directeur artistique de la Balade de Séprais
« Permettez-moi tout d’abord de vous saluer.
Malgrés ses cocards, ses bleus, ses points de sutures et ses amputations, la balade vous fait un sourire, certes un peu édenté, mais un sourire cordial, et elle vous souhaite la bienvenue au vernissage de son Edition 2026 !
Les évènements de cet été ne méritent de ma part aucun commentaire, puisqu’ils n’ont pas d’autre signification que le triste spectacle qu’ils laissent derrière eux : l’expression obscène d’une violence totalement gratuite.
Cette violence représente l’exact opposé de la Balade : la Balade c’est la création plutôt que la destruction, l’imaginaire plutôt que le traumatisme, la confiance plutôt que la défiance, la libre circulation plutôt que les barrières, la relation plutôt que l’exclusion et la joie plutôt que la peur.
Ce faisant, la relevance culturelle de la Balade ainsi que la poursuite de ses buts paraissent, dans ce contexte, encore plus évidents !
Et répondre par l’affirmative semble bien plus adapté que d’effectuer un rétrécissement sécuritaire. C’est pourquoi 2026 n’a aucune raison de déroger à la règle, bien au contraire, et cette règle consiste à inaugurer chaque fin d’été, les nouvelles œuvres du parcours. C’est la raison pour laquelle nous sommes une fois de plus réunis aujourd’hui pour célébrer les nouvelles créations, et je vous remercie pour votre présence !
L’édition 2026 commence sur la route. On arrive à Séprais à pieds, en bus, en voiture et pourquoi pas à vélo… Miriam Wieland, artiste d’origine bâloise et autodidacte retrouva un jour, au bord de la route, chez elle à Envelier, son chat blessé, si grièvement, qu’il n’y surviva pas. La route sinueuse et escarpée qui traverse son hameau laisse place, aux beaux jours, à ses cortèges de motards mais aussi de cyclistes. Son observation est la suivante : les motards sont le plus souvent en groupe et bien tranquilles, ce qui n’est pas le cas des cyclistes à l’attitude plus sportives et qui dévalent littéralement les pentes avant de traverser, tête dans le guidon et à toute vitesse, le hameau. Véhicules furtifs et silencieux ils ont des capacités de freinage comparable à la largeur de leurs pneus c’est à dire minimes.
Miriam constate de façon renouvelée que cette attitude dangereuse est très probablement à l’origine de nombreux accidents, dont celui de son chat. Elle a donc décidé de récupérer et de réinterpréter le slogan et l’univers visuel du bien connu « Slow down », titre qu’elle donne d’ailleurs à son œuvre. Elle se l’ai réapproprié et en propose une version picturale, réalisée directement sur le bitume de la route grâce à des pochoirs.
Le dispositif est très subtil et apparait donc tout d’abord comme des petites taches blanches quand on est à l’intérieur ou sur un véhiculeet qu’on avance sur la route. Le fait de vouloir déchiffrer le sens de ces signes que l’on n’associe pas directement à de la signalisation routière fait, de facto, ralentir. L’effet de l’intervention de Miriam rejoins-donc le titre avec lequel elle l’a baptisé, et nous espérons que cette première intervention sur la route de la Balade nous gardera d’éventuels accidents.
Ralentir, prendre un moment d’attention, se balader et puis se retrouver, à table…
Nous avions une table sur le parcours, dimensionnée pour des géants mythologiques, onirique, avec l’œuvre d’Andreas Käser (« à table ! »), cette œuvre a disparu en 2011.
Aujourd’hui avec pour titre « qu’est-ce que tu mijotes ? » l’artiste Thomas Annaheim Lambert, Lausannois installé à Montenol, nous propose une autre table, plus littérale bien qu’incontestablement poétique.
Sinueuse, à l’horizontale, sur la crête, à hauteur d’enfant d’un côté, elle est de l’autre coté à la hauteur d’un bar. C’est un pont élégant, comme un trait tendu entre les éléments de la nature environnante et comme un trait tendu entres les personnes qui y prendront place.
Sous un chêne c’est une estrade druidique.
Bref, quand l’artiste dit « c’est une table » on lui demande « qu’est-ce que tu mijotes ? » On attend le banquet. Pourquoi pas les apôtres, mais alors en très grand nombre.
L’idée de la table poursuit l’artiste comme une image pivot qu’il met au centre de son dispositif créatif depuis un bon moment. Chaque artiste a sa cuisine, c’est-à-dire son atelier, dans lequel il entrepose des ingrédients qu’il transforme ou laisse mûrir, avec l’idée de les partager un jour, à table. Exposer, s’exposer, c’est en quelque sorte passer à table. Sachant que la table a toujours un pied dans la cuisine, qui elle, est un espace intime, un espace de gestation.
« qu’est-ce que tu mijotes » est donc une œuvre « trait d’union »entre ce que l’artiste prépare et ce qu’il rend public.
Ce soir la table est dressée. Ce ne sera pas le cas tous les soir car la gratuité de la balade a ses limites. Mais il y aura d’autres repas, ici, car le dispositif est conçu à la fois pour que les promeneurs se l’approprie et en jouissent, mais aussi pour permettre à l’artiste d’inviter par moment à un repas convivial et poétique, conçu comme une performance. La première aura lieu ce soir, dans quelques instants avec une lecture. La vaisselle a elle aussi une histoire, vu qu’elle sort de la cuisine. Et autour de ce dispositif, tout est en relation, vous y compris.
Depuis plus d’un siècle, avec tout un ensemble de courants d’avant-garde, de Dada au Surréalisme en passant par Fluxus, une des idées centrales est la volonté de placer l’art non plus sur un piédestal mais de le relier à la vie même, aux mouvements, aux liens sensible que l’on peut tisser entre les choses, ainsi qu’aux relations interhumaines qui deviennent parfois parties intégrantes des œuvres.
Plus proche de nous, à l’issue des années 90 est né le concept « d’esthétique relationnel » sous la plume de Nicolas Bourriaud, théoricien de ce mouvement, curateur et écrivain. Et je trouve par bien des aspects que La balade, cette édition de la Balade et l’œuvrede Thomas en particulier, peut-être rapproché de ce courant de l’esthétique relationnelle. Pour le comprendre ce concept, Nicolas Bourriaud cite un artiste, Liam Gillick, qui dit la chose suivante : « mon travail c’est comme la lumière dans le frigo, il ne fonctionne que lorsqu’il y a des gens pour ouvrir la porte du frigo. »
Il en est de même, en quelque sorte, pour la Balade, elle ne fonctionne qu’avec ses visiteurs, qui peuvent trouver la manière d’entrer en relations avec les œuvres pour en découvrir la lumière.
Ensuite, pour reprendre la métaphore, si on aborde le frigo à grand coup de pieds il n’est pas sûr que la porte s’ouvre et que quoique ce soit de lumineux se produise, bien au contraire. Et en plus, quand le frigo est cassé, il n’y a bientôt plus rien à mijoter…
Vous m’aurez compris (j’espère !) l’Edition 2026 nous parle de notre relation aux choses, de notre relation aux autres, et dans le contexte actuel de la Balade, cela semble tout à fait à propos ! »